Rapports cachés
Délocalisations des rapports explosifs
Cachez ces rapports que les citoyens électeurs ne sauraient voir ! Du moins, pas avant le 29 mai, date du référendum sur lEurope... On savait - notamment depuis le talk-show du chef de lÉtat avec des jeunes, préféré à une véritable confrontation avec des journalistes ou des partisans du « non » , et lenvoi aux électeurs dun matériel électoral à sens unique - que nos gouvernants sont prêts à beaucoup de petits arrangements avec les règles élémentaires de la démocratie. Les voici pris de nouveau en flagrant délit. Depuis quelques mois, les ministres de la - Cohésion sociale et du Travail, Jean-Louis Borloo et Gérard Larcher, sont en possession de trois rapports alarmants sur les délocalisations. Des documents très révélateurs, aussi, des dangers dun certain type de construction - européenne, fondé sur le désormais fameux principe de la « concurrence libre et non faussée » qui sert de fil rouge au traité soumis aux suffrages des Français le mois prochain.
202 000 postes en danger
Le premier de ces textes émane du cabinet de conseil Altedia. À la demande de Jean-Louis Borloo, il a enquêté auprès de chefs dentreprise ayant délocalisé tout ou partie de leurs activités. Remise au ministre, cette étude na pas été publiée. Selon le journal le Monde, qui a eu accès à une synthèse, MM. Borloo et Larcher ont « préféré différer la publication de ce rapport, quils ont depuis le début de lannée, après le référendum ». Piqué au vif, le ministre de la Cohésion sociale, dans un communiqué pète-sec, sest « inscrit bien évidemment en faux sur lhypothèse selon laquelle le gouvernement chercherait à cacher quoi que ce soit ». Reste que létude en question na toujours pas été publiée... Que dit-elle ? Elle « souligne le caractère massif des transferts dactivité en Europe de lEst et dans les pays émergents », indique le Monde. « Les délocalisations sont aujourdhui le fait dentreprises de toutes tailles dans la quasi-totalité des secteurs économiques », a constaté le cabinet Altedia. La recherche dun plus bas coût du travail constitue lune des toutes premières motivations des employeurs. « Le différentiel de coût de main-doeuvre/compétence entre la France et des pays comme lEspagne, le Portugal et lIrlande a joué fortement dans certains secteurs dactivité en faveur des transferts », observe Altedia.
Une autre étude, commandée par la commission des Finances du Sénat, confirme, chiffres à lappui, la gravité de la menace. Réalisée par le cabinet Katalyse, elle prévoit, dans les cinq prochaines années (2006-2010), « la délocalisation de 202 000 emplois de services, soit 22 % de la création net demplois salariés au cours des cinq dernières années ». Un mouvement qui, détaille le cabinet, se déroule généralement en deux temps : un grand nombre dentreprises externalisent dabord leurs activités de services (autrement dit, elles les cèdent, souvent avec leur personnel affecté à cette production, à des prestataires externes), « avant de pousser, par une pression accrue sur les prix, leurs sous-traitants à délocaliser ». Sur les 202 000 postes en danger, 90 000 relèvent des services aux entreprises, et 20 000 de la recherche et du développement. Dans le débat qui a suivi la présentation de cette étude au Sénat, Jean Arthuis a pu relever « que lon assistait, dans certains territoires, à des stratégies de disparition des entreprises et des emplois, via la filialisation et lexternalisation ». Et la sénatrice Nicole Bricq a noté que « la véritable concurrence ne se jouait pas véritablement avec les pays émergents (Chine, Inde - NDLR), mais plutôt avec les autres pays industrialisés ». En clair, cest surtout au sein de lEurope que se déroule ce jeu de massacre. Une Europe qui, loin de sy opposer, tend au contraire à le favoriser.
Un rapport (1) réalisé, à la demande du ministre du Travail, par lInspection générale des affaires sociales (IGAS), est à cet égard édifiant. Remis à Gérard Larcher en décembre dernier, il na, lui non plus, toujours pas été rendu public. Ce document, auquel lHumanité a eu accès, relate par le menu la manière dont les grandes entreprises françaises parviennent, en sappuyant sur les règlements de lUE, à se livrer à leur exercice favori : le dumping social, la mise en concurrence des salariés en profitant des forts - différentiels économiques séparant lHexagone dautres pays. Lauteur, linspecteur Élisabeth Dufourcq, décrit ainsi la méthode du « top-sourcing », « une pratique qui se faufile dans les interstices du droit et présente des risques pour le tissu industriel français », en particulier les sous-traitants. Elle consiste « à passer des accords de recrutement de main-doeuvre avec des entreprises implantées en France et filiales souvent très fragiles, sinon - fictives, de firmes étrangères ». Le rapport évoque ici le phénomène de la « délocalisation inverse », ou « délocalisation sur place » : plutôt que de transférer une activité à létranger, lemployeur fait venir en France des travailleurs dun pays à différentiel économique pour remplacer une main-doeuvre existante.
imbroglio juridique
« Ces pratiques déjà mises en oeuvre, aux extrêmes limites et même hors des cadres du droit du travail, par de très grandes entreprises soumises à limpératif de redressements spectaculaires, sont rendues possibles par le véritable imbroglio juridique créé par la pratique des détachements étrangers en France et de leurs innombrables dérogations », explique Élisabeth Dufourcq. En principe, le droit européen, si lon se - réfère à larticle 13 du règlement CE/1408/71, stipule que le travailleur étranger ainsi employé est soumis au droit du travail et au régime de Sécurité sociale du pays daccueil. Mais larticle 14 prévoit un ensemble de dérogations, au motif - comme cest gentil ! - « déviter les complications administratives qui résulteraient de la règle générale ». Dérogations qui rendent cette règle pratiquement inopérante. Au demeurant, indique le rapport, « le Centre de liaisons européennes et internationales de Sécurité sociale (CLEISS) a produit, sur ce sujet du détachement des salariés étrangers, une étude précieuse qui explique indirectement les failles par lesquelles risque de se développer le recours aux délocalisations sur place, aux fausses sous-traitances et au travail illégal ». Risque déjà avéré puisque lIGAS fait état dune montée en puissance du « travail illégal dans les secteurs en difficulté dembauche et souvent sous-traités », à commencer par le bâtiment et les travaux publics, enregistrée par les services - officiels.
« Au total », nous sommes « face à un cocktail juridique favorisant les « délocalisations sur place », constate lauteur, avant dépingler, comme un cas décole, une « grande entreprise de télécommunications » (allusion transparente à France Télécom, voir article page 5) qui, « profitant, en quelque sorte, de licenciements provoqués chez ses sous-traitants français, par la baisse de ses propres commandes, envisage "une délocalisation inverse" de main-doeuvre portugaise en France ». Main-doeuvre « employée sur contrats en principe temporaires de deux ans à salaires et charges sociales portugaises, par le biais de la procédure de détachement ». Et linspecteur de lIGAS dajouter : « En réalité, le système étant prévu comme pérenne et pouvant être largement calqué dans dautres secteurs, les pouvoirs publics peuvent-ils le tolérer comme un fait admis et acquis ? »
travail illégal
Enfin, le rapport évoque la perspective ouverte par la proposition de directive Bolkestein sur les services, qualifiée « détape irréversible ». Avec ce projet, mis entre parenthèses, on le sait, le temps du référendum français, « il sagit de mettre en pratique deux libertés fondamentales, reconnues par le traité de lUnion européenne : la libre prestation de services ; la liberté détablissement en - Europe. En principe général, les travailleurs détachés à létranger continueront de bénéficier des conditions demploi du pays daccueil : période maximale de travail, salaire minimal, congés, règles dhygiène et de sécurité au travail, conditions de mise à disposition des intérimaires, égalité de traitement, notamment conformément à la directive 96/71/CE du 16 décembre 1996, mais les dérogations (exposées plus haut) demeureront de plein droit ». En conséquence, « la question fondamentale restera donc celle de leffectivité du contrôle et des risques élevés de travail illégal, de dumping social et fiscal, de distorsion de la concurrence », conclut, visiblement peu optimiste, lauteur dun document qui mériterait assurément la diffusion la plus large dici au 29 mai.
Yves Housson