Le oui va mal.

Publié le par Marie-Josée MONDZAIN

Désormais la campagne pour le oui bat son plein.

Qu¹est-ce que cela veut dire ?

 

Depuis une semaine, et pour six semaines encore sans aucun doute, cela veut dire que l¹acceptation du traité constitutionnel ne doit plus être l¹objet d¹un débat contradictoire et démocratique au sujet d¹un avenir commun mais un objet pris dans un pur rapport de force.

Bras de fer contre un bras de terre puisque que les champions du oui contrôlent pratiquement tous les médias. Les journalistes consentants ou non se trouvent destitués de la dignité de leur profession, de leur fonction d¹information , de médiation entre les libres expressions de ceux qui veulent débattre, parler pour comprendre.

Désormais on assiste à la transformation de la campagne du oui en programme de show-biz orchestrée par des animateurs, des spécialistes en divertissement. Les citoyens ne sont plus respectés, ils sont devenus un public à conquérir. L¹électeur est un spectateur à qui l¹on doit à tout prix éviter de penser comme on épargnerait l¹ennui. Il devient une cible pour la vente d¹un produit, ce produit c¹est le traité. La campagne est affaire de marketing.

Nous n¹attendrons pas le 29 mai pour dire non à ce traitement indigne qui augure assez bien de ce qui nous attend dans le cadre même du dit traité.

 

Il y a quelques années nous avons déploré, quand nous n¹en avons pas ri, que Berlusconi s¹empare du pouvoir en animateur de télé dont il contrôlait tous les programmes. Il occupait la scène en amuseur brillant et demandait en séducteur à son public de lui faire confiance dans une double matière : celle de l¹économie et celle du divertissement, car c¹est tout un. Là dessus la crise des intermittents a bien fait symptôme. Ils nous ont fait entendre un fort signal, ne l¹oublions jamais.

Mais devant Berlusconi nous avons alors pensé qu¹une telle caricature de la démocratie n¹ était possible que dans un pays qui abritait sur son sol et par tradition quelques grands histrions du théâtre de la vie publique. Quelle erreur ! Aujourd¹hui la classe politique au pouvoir en France n¹a pas résisté à l¹ivresse des plateaux, à la frénésie du spectacle, aux bénéfices de l¹ "entertainment ". Dire oui c¹est faire partie de la grande famille des permanents du spectacle.

 

Quel est  le bénéfice attendu d¹une telle parodie du vivre ensemble qui a dû être vendu à notre président par un conseiller en communication ?

Il s¹agit de fabriquer l¹image avenante du ouiouiste européen qui ne fait plus obstacle à rien, non. seulement, comme on nous le dit, à la libre concurrence, mais qui ne fait plus obstacle à quoique ce soit.

Le ouiouiste ignore tous les obstacles, ne résistant à rien ni à personne, toujours d¹accord avec tous les accords, il est lui-même irrésistible.

 

Mode d¹emploi : comment fabrique-t-on un ouiouiste ? On le choisit, on l¹invite, on lui serre la main. Puis on lui demande de s¹exprimer, on l¹écoute avec aménité, on lui demande ce qu¹il n¹a pas bien compris.

On va tout lui expliquer car s¹il doute, s¹il critique c¹est qu¹il est encore trop jeune, encore ignorant, pas assez confiants. Il ne faut pas hésiter à lui faire peur et le mieux est d¹essayer de l¹endormir. Après quoi on mange on boit, on fait de la musique, et puis l¹on va danser maintenant.

 

Le profil européen du bon ouiouiste est celui ­ci : il est jeune, il est beau, dynamique et confiant. Il a du travail et s¹il n¹en a pas il en aura demain matin. Il a un toit, et s¹il n¹en a pas, il en aura un après demain. Il sera bientôt riche. Il voyage gaiement en parlant cinq langues et partout où il va, toujours gaiement bien sûr, il a quelque chose à vendre. Il ne connaît qu¹un transport, le wagon de marchandises.

 

Car le ouiouiste est toujours acheteur et vendeur de quelque chose.

Tout ce que fait le ouiouiste peut se vendre.

Tout ce qu¹il désire s¹achète.

Tout ce dont il rêve est en boutique.

Que le meilleur ouiouiste gagne ou plutôt celui qui gagne le plus est le meilleur ouiouiste. Un ouiouiste doit être gagnant.

Il vend tout, il achète tout, même la confiance, l¹air pur, l¹eau potable, le médicament, il vend les OGM et il achète chèrement son bio Mais il achète aussi le savoir, la pensée, la culture, la création de masse et la culture de classe, il achète les choses et les images des chosesS le ouiouiste est un consommateur effréné du bonheur, un boulimique de de la communication, un accro du shopping tous azimuts.

Il ne sait plus recevoir et il lui sera interdit de donner.

 

Telle est l¹image que l¹on veut nous vendre. Je crois qu¹elle présente un avantage considérable pour nous qui résistons, c¹est que le oui cesse ainsi de se respecter lui-même. Le fabriquant du ouiouiste méprise et sous estime sa propre créature.

Quel citoyen de bonne foi qui croit légitimement à l¹Europe et qui acquiesce au traité, ne sera pas pris d¹un haut le cŠur et rempli de révolte, car il ne peut ni ne veut se reconnaître dans cette caricature de la citoyenneté ?

 

Quant à moi si je résiste aux sirènes ouiouistes ce n¹est pas par esprit de contradiction, ce n¹est pas parce que je ne suis plus jeune ou que je n¹ai plus d¹espoir, que je ne crois plus au bonheur d¹être ensemble. C¹est exactement tout le contraire.

C¹est parce que je fais partie, avec une majorité croissante de citoyens, de tous ceux qui non seulement n¹ont pas grand chose à vendre ni le fantasme de pouvoir tout acheter mais de tous ceux qui avec moi et souvent bien plus que moi encore, passent leur vie non pas à vendre et à acheter, mais à donner, à transmettre à éveiller les esprits, à célébrer la puissance de la parole, le sens des émotions, à échanger des idées et des signes, à poser des questions, à proposer des figures certes fragiles mais si précieuses du partage.

 

Quelle que soit son histoire, toute vie d¹homme trouve son prix non calculable, non mesurable dans le commerce gratuit du temps consacré à partager du sens et de l¹espoir.

Dire non c¹est ainsi poser la question de la communauté non pas en termes de pouvoir à prendre ou de pouvoir d¹achat, mais en termes de partage et de reconnaissance.

Ce n¹est pas une posture nihiliste ni rétrograde car ce n¹est pas au nom du passé que nous nous battons. Nous n¹invoquons pas le charme monarchique d¹un monde révolu ni l¹effroi du chaos. Non, nous nous battons pour une autre figure de l¹avenir.

 

Cet avenir est à construire.

 

Par quoi je veux dire que dire non à ce traité constitutionnel n¹est pas une position négative mais bien au contraire la posture positive, par excellence, affirmative même et constructive.

Nous devons travailler pour faire entendre de plus en plus clairement à quoi nous disons oui.

À la question : mais que proposez vous à la place du traité ? ne soyons pas embarrassés pour répondre :

À la place du traité actuel nous voulons un texte qui nous fasse une autre place et que c¹est cette place que nous voulons partager pour produire tous ensemble le texte qui construira l¹Europe socialement et politiquement c¹est-à-dire une Europe où tous ceux qui n¹ont rien à vendre restent notre bien commun le plus précieux.

 

Marie-José Mondzain

 

Philosophe

Directeur de recherche au CNRS 

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Publié dans Points de vue

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