Chirac-Chouard : le vrai débat
Par Daniel SCHNEIDERMANN
vendredi 15 avril 2005
© Libération
Etienne Chouard n'a pas été invité à l'Elysée. Sans doute PPDA
n'avait-il pas son adresse. Claude Chirac non plus. Ni Mougeotte. Ni
Delarue. Ni Chain. Ni Fogiel. Et même s'ils l'avaient eue. On n'imagine
pas Mougeotte, saisissant son portable : «Claude, on a une super-idée.»
«Qui ?» «Etienne Chouard». On n'imagine pas un décideur de la télé digne
de ce nom, osant exprimer l'idée de faire dialoguer Jacques Chirac et
Etienne Chouard. Lequel, d'ailleurs, était trop vieux pour être
sélectionné dans le panel Sofres : pensez donc, il a 48 ans. Donc, il
n'a pas été invité à l'Elysée. Il ne le sera sans doute jamais. Et s'en
fiche vraisemblablement comme de son premier vol en parapente.
Etienne Chouard n'a pas été invité, tant pis pour Chirac. Et tant pis
pour le oui. Et pour le spectacle. Car Etienne Chouard est aujourd'hui,
en France, le principal champion du non. Eh oui. Ce n'est pas Fabius. Ce
n'est pas Besancenot. Ce n'est pas sa cariatide Marine Le Pen. Ce n'est
pas de Villiers. Ce n'est pas Mélenchon. C'est Etienne Chouard. Chirac
contre Chouard, ce serait une affiche, qui vaudrait bien Mitterrand
contre Séguin. Ce serait une image, qui vaudrait bien la demi-fesse de
Mourousi sur le bureau de Mitterrand. Ce serait l'audace d'aujourd'hui.
Etienne Chouard est professeur en BTS dans un lycée de Marseille. Il vit
dans une belle maison, avec vue sur la Sainte-Victoire (on peut visiter
la maison sur son site Internet, sous toutes les coutures). Il a quatre
enfants (on peut voir leurs photos sur son site Internet). Dès qu'il en
a le temps, il pratique assidûment le parapente. Mais Etienne Chouard
n'a pas beaucoup de temps, ces jours-ci. Il met un point d'honneur,
autant que possible, à répondre à tous ses interlocuteurs. Et il a
beaucoup d'interlocuteurs. Depuis quelques jours, son site personnel
reçoit vingt mille visiteurs par jour. Ce n'est pas pour voir sa belle
maison, ni ses enfants au bord de la piscine. C'est pour lire ses textes
d'opposition à la Constitution européenne. Plusieurs textes. L'un
s'appelle : Une mauvaise Constitution, qui révèle un secret cancer de
notre démocratie. Un autre, Lettre ouverte aux journalistes, interpelle
gentiment ses journalistes préférés, Stéphane Paoli et Bernard Guetta,
de France Inter : «Sur un sujet particulier, l'Europe, vous n'êtes plus
vous-mêmes. Je ne retrouve plus cette impartialité qui d'habitude vous
caractérise.» Depuis quelques jours, ces textes circulent sur la Toile.
Jusqu'au 29 mai, ils vont encore beaucoup circuler.
Les textes d'Etienne Chouard ne sont pas infaillibles. Ils sont parfois
approximatifs. Dans la première version du «secret cancer», Etienne
Chouard dénonçait l'écrasement du judiciaire par l'exécutif dans le
projet de Constitution, avant de réaliser qu'il avait commis un
contresens sur un article. Mais le professeur marseillais a un secret,
pour convertir en force cette faiblesse : la bonne foi. Dès qu'un de ses
interlocuteurs lui prouve qu'il s'est trompé, Etienne Chouard modifie
ses textes, et en avertit ses lecteurs (ce qui n'empêche pas les
versions erronées de continuer à circuler sur la toile). C'est cette
bonne foi qui offre à ses textes leur carburant le plus efficace. Et
Chouard n'hésite pas à le théoriser : «Un prof de droit vous expliquera
parfois des sornettes ou vous cachera une partie essentielle, alors
qu'une petite dame timide au coin de la rue est bien capable de formuler
une bonne analyse d'un texte "trop compliqué pour être honnête".»
Qu'est-ce qu'une parole crédible, aujourd'hui ? Une parole qui ressemble
à celle d'Etienne Chouard. Une parole qui s'affiche humble. Qui ose dire
: «Si c'est trop compliqué, si je n'y comprends rien, je ne signe pas.»
Avec ses vingt mille messages par jour, Chouard crée autour de lui un
bouillon d'adhésion, de la même manière que tous les autres (Chirac,
Fabius, Poivre, Fogiel, et même les panels savamment écrémés de la
laiterie Sofres) créent un halo de défiance. Cette semaine par exemple,
on voyait Jacques Barrot, commissaire européen aux Transports,
transpirer à grosses gouttes sur LCI en assurant que son projet de
directive sur l'introduction de la concurrence dans le transport
ferroviaire n'a rien à voir avec la présentation du syndicat SUD rail,
et qu'il n'est pas un Bolkestein français. Mais rien à faire. Plus
Barrot parlait, plus on croyait voir son nez s'allonger (même si cette
impression était trompeuse).
Cette redistribution de la crédibilité peut être dangereuse. Tous les
experts ne sont pas des escrocs. La vérité ne sort pas forcément de la
bouche des amateurs. Et peut-être, à l'extrême limite, Etienne Chouard
n'existe-t-il pas, puisqu'on ne connaît de lui qu'un site Internet
(alors que l'on est à peu près certains de l'existence réelle de Jacques
Barrot). Mais c'est ainsi. Et le big bang en cours, qui n'en finit pas
de rééquilibrer Internet au détriment des médias traditionnels dans
l'économie générale de la crédibilité, va accentuer le phénomène.
Autrement dit, la parole nonienne que doivent aujourd'hui oser affronter
les ouistes, c'est celle d'Etienne Chouard, celle qui marmonne toute
seule dans son coin que ce traité est bien trop compliqué pour être
honnête. Toute seule dans son coin, mais dans l'oreille de la France
entière. Encore autrement dit, si Mougeotte, Poivre et Chirac n'ont
jamais entendu parler d'Etienne Chouard, c'est plutôt eux que cela
devrait inquiéter.
http://www.liberation.fr/page.php?Article=289719
vendredi 15 avril 2005
© Libération
Etienne Chouard n'a pas été invité à l'Elysée. Sans doute PPDA
n'avait-il pas son adresse. Claude Chirac non plus. Ni Mougeotte. Ni
Delarue. Ni Chain. Ni Fogiel. Et même s'ils l'avaient eue. On n'imagine
pas Mougeotte, saisissant son portable : «Claude, on a une super-idée.»
«Qui ?» «Etienne Chouard». On n'imagine pas un décideur de la télé digne
de ce nom, osant exprimer l'idée de faire dialoguer Jacques Chirac et
Etienne Chouard. Lequel, d'ailleurs, était trop vieux pour être
sélectionné dans le panel Sofres : pensez donc, il a 48 ans. Donc, il
n'a pas été invité à l'Elysée. Il ne le sera sans doute jamais. Et s'en
fiche vraisemblablement comme de son premier vol en parapente.
Etienne Chouard n'a pas été invité, tant pis pour Chirac. Et tant pis
pour le oui. Et pour le spectacle. Car Etienne Chouard est aujourd'hui,
en France, le principal champion du non. Eh oui. Ce n'est pas Fabius. Ce
n'est pas Besancenot. Ce n'est pas sa cariatide Marine Le Pen. Ce n'est
pas de Villiers. Ce n'est pas Mélenchon. C'est Etienne Chouard. Chirac
contre Chouard, ce serait une affiche, qui vaudrait bien Mitterrand
contre Séguin. Ce serait une image, qui vaudrait bien la demi-fesse de
Mourousi sur le bureau de Mitterrand. Ce serait l'audace d'aujourd'hui.
Etienne Chouard est professeur en BTS dans un lycée de Marseille. Il vit
dans une belle maison, avec vue sur la Sainte-Victoire (on peut visiter
la maison sur son site Internet, sous toutes les coutures). Il a quatre
enfants (on peut voir leurs photos sur son site Internet). Dès qu'il en
a le temps, il pratique assidûment le parapente. Mais Etienne Chouard
n'a pas beaucoup de temps, ces jours-ci. Il met un point d'honneur,
autant que possible, à répondre à tous ses interlocuteurs. Et il a
beaucoup d'interlocuteurs. Depuis quelques jours, son site personnel
reçoit vingt mille visiteurs par jour. Ce n'est pas pour voir sa belle
maison, ni ses enfants au bord de la piscine. C'est pour lire ses textes
d'opposition à la Constitution européenne. Plusieurs textes. L'un
s'appelle : Une mauvaise Constitution, qui révèle un secret cancer de
notre démocratie. Un autre, Lettre ouverte aux journalistes, interpelle
gentiment ses journalistes préférés, Stéphane Paoli et Bernard Guetta,
de France Inter : «Sur un sujet particulier, l'Europe, vous n'êtes plus
vous-mêmes. Je ne retrouve plus cette impartialité qui d'habitude vous
caractérise.» Depuis quelques jours, ces textes circulent sur la Toile.
Jusqu'au 29 mai, ils vont encore beaucoup circuler.
Les textes d'Etienne Chouard ne sont pas infaillibles. Ils sont parfois
approximatifs. Dans la première version du «secret cancer», Etienne
Chouard dénonçait l'écrasement du judiciaire par l'exécutif dans le
projet de Constitution, avant de réaliser qu'il avait commis un
contresens sur un article. Mais le professeur marseillais a un secret,
pour convertir en force cette faiblesse : la bonne foi. Dès qu'un de ses
interlocuteurs lui prouve qu'il s'est trompé, Etienne Chouard modifie
ses textes, et en avertit ses lecteurs (ce qui n'empêche pas les
versions erronées de continuer à circuler sur la toile). C'est cette
bonne foi qui offre à ses textes leur carburant le plus efficace. Et
Chouard n'hésite pas à le théoriser : «Un prof de droit vous expliquera
parfois des sornettes ou vous cachera une partie essentielle, alors
qu'une petite dame timide au coin de la rue est bien capable de formuler
une bonne analyse d'un texte "trop compliqué pour être honnête".»
Qu'est-ce qu'une parole crédible, aujourd'hui ? Une parole qui ressemble
à celle d'Etienne Chouard. Une parole qui s'affiche humble. Qui ose dire
: «Si c'est trop compliqué, si je n'y comprends rien, je ne signe pas.»
Avec ses vingt mille messages par jour, Chouard crée autour de lui un
bouillon d'adhésion, de la même manière que tous les autres (Chirac,
Fabius, Poivre, Fogiel, et même les panels savamment écrémés de la
laiterie Sofres) créent un halo de défiance. Cette semaine par exemple,
on voyait Jacques Barrot, commissaire européen aux Transports,
transpirer à grosses gouttes sur LCI en assurant que son projet de
directive sur l'introduction de la concurrence dans le transport
ferroviaire n'a rien à voir avec la présentation du syndicat SUD rail,
et qu'il n'est pas un Bolkestein français. Mais rien à faire. Plus
Barrot parlait, plus on croyait voir son nez s'allonger (même si cette
impression était trompeuse).
Cette redistribution de la crédibilité peut être dangereuse. Tous les
experts ne sont pas des escrocs. La vérité ne sort pas forcément de la
bouche des amateurs. Et peut-être, à l'extrême limite, Etienne Chouard
n'existe-t-il pas, puisqu'on ne connaît de lui qu'un site Internet
(alors que l'on est à peu près certains de l'existence réelle de Jacques
Barrot). Mais c'est ainsi. Et le big bang en cours, qui n'en finit pas
de rééquilibrer Internet au détriment des médias traditionnels dans
l'économie générale de la crédibilité, va accentuer le phénomène.
Autrement dit, la parole nonienne que doivent aujourd'hui oser affronter
les ouistes, c'est celle d'Etienne Chouard, celle qui marmonne toute
seule dans son coin que ce traité est bien trop compliqué pour être
honnête. Toute seule dans son coin, mais dans l'oreille de la France
entière. Encore autrement dit, si Mougeotte, Poivre et Chirac n'ont
jamais entendu parler d'Etienne Chouard, c'est plutôt eux que cela
devrait inquiéter.
http://www.liberation.fr/page.php?Article=289719
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